Henri Salvador ne disait-il pas que « le doute suit la certitude de près »?
A l’approche des 10’000 kilomètres, ce sur quoi repose et pouvait reposer l’essentiel de la réussite de l’Aventure Muco-Vélo est plus que jamais au coeur de nos préoccupations : la maladie.
Souvenez-vous-en, la dernière Newsletter de San Francisco faisait état de tests pulmonaires. Ceux-ci avaient été effectués en raison d’une dégradation de la maladie induisant des difficultés respiratoires supplémentaires. Les signes cliniques et les résultats de ces derniers n’étaient malheureusement pas aussi optimistes que nous l’étions. Néanmoins, la situation permettait d’envisager de reprendre la route et de poursuivre l’aventure. La stratégie adoptée pour parer à ces « nouveaux » paramètres a donc été celle de modérer l’effort en raccourcissant les étapes ainsi que de les effectuer de façon moins soutenue. Vincent, afin d’alléger le poids du vélo de Michel, aura hérité d’une partie de ses affaires. Enfin, et pour diminuer l’effort à fournir, nous aurons également changé les pneumatiques en optant pour des « gommes » bien plus roulantes et aux profils plus adaptés.
Après le traitement mis en place durant la halte à San Francisco, nous en repartons début décembre, confiants à l’idée que celui-ci apportera les bénéfices escomptés. Un dernier regard et une dernière main s’agite, façon de témoigner notre reconnaissance là où nous aurons logé plus de deux semaines. Instant furtif puisque déjà nos regards et nos pensées se noient dans le lointain.
Les lieux et les places célèbres et célébrés par la télévision et la presse people s’enchaînent tout comme on passe des perles à un collier : Santa Barbara, Malibu, ManhattanBeach, Santa Monica, etc. C’est la côte d’Or, très prise du chic, du glamour et du luxe. Pour être honnêtes, ce n’est pas réellement notre tasse de thé, encore moins notre coupe de champagne… Mais notre bonheur ne repose pas sur ces trompe-l’oeil qui ne sont que de vulgaires faire-valoir mais sur les beautés sans cesse renouvelées des paysages. Une nature grandiose où la terre et le ciel semblent parfois communier ! Lions de mer, baleines en migration, phoques, éléphants de mer, zèbres, condors, camping sauvage (au sens vrai du terme) en compagnie de chevaux, poules, chiens, coyotes et autres animaux nocturnes, le tout soupoudré de quelques journées enneigées sur les sommets californiens…
Parmi l’une de ces nuits agitées, il faudra retenir celle où nous avons reçu la visite impromptue de quatre robocops armés et fermement décidés, selon leur dire, à nous faire « packing your fucking stuffs and get a hell out of here ». En traduisant le visa de séjour et après que le climat se soit légèrement apaisé, ils nous demanderont si nous sommes frères en raison du nom de famille supposé commun : Berne. Question pas si saugrenue qu’elle n’en n’a l’air bien qu’entendue pour la première fois, malgré les multiples contrôles d’identité en Amérique du Nord…
La Highway 101 se dissout à l’approche des villes de Los Angeles et de San Diego. Débutant la traversée de la cité des anges, peuplée de plus de quatre millions d’âmes, par le Boulevard Torrance, il aura fallu deux bonnes journées de route, de rue et de ruelle pour (s’)en sortir. Dans ces mégapoles, le ciel prend des teintes opaques par effet de smog, les voies de circulation se dupliquent jusqu’à en former six et les signaux lumineux passent de trois à cinq feux. Démesure sans mesure ! What a mess ! Mais qu’il est bon, lors d’embouteillage, de pouvoir dépasser par la droite et/ou par la gauche ces tas de ferrailles puants et soi-disant indispensables à l’évolution et au bonheur de l’être humain. L’inutilité, plus encore que le danger, qu’ils représentent nous apparaît flagrante. Selon la Croix-Rouge, il y aurait eu depuis l’apparition des premières voitures, plus de 35 millions de morts. L’automobile est devenu le premier ennemi de l’homme ! Jamais aucune espèce, dans l’histoire de l’humanité, n’avait engendré son propre prédateur avec autant d’enthousiasme.
C’est pourtant cette route dédiée au trafic et à la vitesse qui, pour la plupart du temps, sert de trait d’union à nos rencontres. Chaque visage, un sourire ; chaque nom, un souvenir :
- Martin le fougueux, http://www.bumsonwheels.com
- Martine et Nadine, les puristes, en route depuis cinq ans et demi autour du monde, http://www.weltenbummler2003.de
- Bartek de Pologne, http://bartekturek.blogspot.com
- Anne, Alister et leur projet tout de feu, http://www.thefuegoproject.com
Ne vous imaginez par que la côte est un docile ruban d’asphalte longeant paisiblement l’Océan. Non ! Certains jours, il nous arrive d’avaler 700 m. de dénivelés positives. En prenant de la hauteur dans la superbe région de Big Sure, nous sommes éblouis par tant de beauté. La course du soleil qui projettent nos ombres sur le bitume nous « élèvent » et nous nous délectons de chaque journée qui passe.
C’est avec Parker que nous aurons conjugué le verbe « partager » au pluriel durant presque un mois. Parti de Portland, ce compagnon de route de 19 ans au parcours original n’aura cessé de nous étonner, tant par sa maturité que par ses « absences ». La connection est assez vite établie lors d’un repas. La bonne entente qu’elle laisse présager s’avérera par la suite exacte. Sa personnalité entière lui verra rapidement accorder le surnom de Pard-core ! Grands moments de franche camaraderie ! (Come on Parker, it’s ok to look ! 😉 Son site : http://parkercsmith.wordpress.com/
Puis c’est LA rupture Nord-Sud! Celle qui se manifeste à tous les degrés : visuels, olfactifs, auditifs mais surtout émotionnels. Le contraste est saisissant, la « différence » ahurissante. Tijuana, c’est un peu moins d’un millions de passages quotidiens! Elle est de ce fait la frontière la plus passée au monde. On nous y avait promis un Western-spagetti avec tire à armes lourdes, balles perdues, kidnapping de touristes, narco-trafficants déguisés en policiers ou inversement, voleurs à la tire embusqués derrière chaque feu rouge… Il n’aura pas du tout été question de ça ! Mais plutôt une première impression chaude et colorée, bien qu’il est vrai, emprunte d’un chaos impensable et permanent. ¡Mexico! La pollution, elle par contre, n’est pas une illusion ni même un hologramme bien qu’en trois dimensions : étouffante, asphyxiante, suffocante. La luminosité s’est déjà bien estompée à 16h30 au sortir du bureau d’immigration. Pas trop rassurés à l’idée de passer la nuit au coeur de cette bulle désoxygénée, il faut pourtant s’y résoudre.
Les jours suivants, une fois embrayés sur la route Mexicali 1 et passés Ensanada, c’est le véritable visage de la Baja California qui s’offre à nos yeux grands ouverts. Un tracé incroyable entre la mer de Cortés et l’océan Pacifique avec peu de trafic mais de multiples signes de d’encouragement : klaxons, sourrires, arrets, etc. Plus au sud, nous avons rendez-vous avec les paysages parmi les plus beaux qui nous ont été donnés de voir. De jour comme de nuit, tout y est plus intense : températures, soleil, étoiles, lune. Le scintillement de la voûte céleste, en raison de l’absence de toute pollution visuelle, nous ramène à notre condition d’humain tout en laissant vagabonder notre imagination cherchant à accéder à des aspirations philosophiques plus élevées.
Le transport de l’eau dans le désert central n’a pas été aussi complexe que fut celui de l’approvisionnement en énergie des batteries de l’appareil de physiothérapie. Même cette journée passée entièrement à réparer les chambres à air des vélos, crevées et crevées encore par les épines de cactus, nous a parue bien secondaire.
Tout au long des 400 kilomètres du désert central, les quelques villageois n’ont, pour les plus chanceux d’entre eux, de l’électricité que de 17h00 à 23h00. Dans les cas où il n’y en avait pas, la mission de Vincent a consisté à se rendre en stop au village précédant pour recharger le deuxième jeu de batterie pendant que Michel effectuait ses traitements, c’est-à-dire sa « seconde journée ».
L’amplitude thermique dans le désert est brutale. A 20 heure, il fait entre 0 °C et 4 °C et l’après-midi, sans possibilité de se mettre à l’ombre, la chaleur du soleil devient alors écrasante.
Pourtant, malgré l’intensité avec laquelle nous vivons chaque instant, nos pensées sont captées essentiellement par la préoccupation majeure de cette aventure : la maladie. Depuis quelques temps, et progressivement, elle a fait un retour en force. Les 45 minutes de physiothérapie d’il y a 9 mois ont inexorablement fait place aux deux heures de traitement quotidien actuel, parfois d’avantage. L’énergie et les efforts déployés depuis le début pour maintenir la stabilité pulmonaire ne sont plus payants. Malgré la rigueur avec laquelle Michel effectue ses traitements journaliers, les manifestations d’une péjoration de la maladie sont évidentes. La maîtrise et les tentatives de circonscrire les effets délétères de l’expression de celle-ci ne sont à ce stade plus garantis. L’objectif n’a jamais été celui de passer plus de temps à se soigner qu’à rouler…
A Guerrero Negro et vue l’état de Michel, une pause était un impérative. En raison de l’infrastructure sanitaire sur place, des efforts d’ingéniosité ont dû être fait pour « soigner » l’atteinte pulmonaire. Dr. Martine et Dr. Rosio, accompagnés d’Ignacio, ont tous pris le cas très au sérieux et ont rapidement mis en place un traitement le plus adapté possible, avec les moyens locaux : deux semaines d’oxygénothérapie, d’antibiotiques, de cortisone per os ainsi qu’en injection. Toute une parade de cocktails symptomatiques qui a permis à Michel de retrouver un peu de son souffle.
Vous aurez compris l’évidence : plus question de pédaler pour l’instant. Les 700 kilomètres séparant Guerrero Negro de la Paz se sont donc fait en 10 heures de bus, les vélos pour une fois bien tranquillement calés dans les soutes.
Il s’agit d’une période difficile puisque plus que jamais incertaine pour la suite, et des sentiments difficiles nous assaillent, parfois même culpabilisants (!). Le fait de se sentir tellement impuissants exacerbe la tristesse et alimente la colère contre cette foutue maladie qui s’évertue encore et toujours à bouleverser nos plans. Mais une forme de sérénité nous emplit également. Le fait d’être ici outre-atlantique nous permet à juste titre de prendre de la distance et le recul nécessaire à une introspection indispensable. Lorsqu’un maximum a été entrepris pour contrer au mieux les offensives d’une maladie, la sagesse, à un moment donné, intime l’ordre de « se poser » pour (se) poser les bonnes questions. Ces questions, nous les avons développées en tout honnêteté sans avoir pu pour l’instant encore aboutir à des réponses définitives. La priorité, celle à l’ordre du jour ici c’est du repos, du repos et encore du repos.
Au regard de la situation particulière, le retour en Suisse de Michel pour sa cure bisannuelle, prévue elle de longue date, bien avant cette « chute », se fera en duo. Cette volonté de rentrer ensemble en Suisse est en ce moment notre seule certitude, façon allégorique s’il en est, de montrer à la maladie que si elle cherche à nous amputer de nos rêves, elle ne pourra distendre le lien d’Amitié qui nous unit. Pour la suite et l’avenir, la route reste ouverte à tous les possibles…
Très chère(s) lectrice(s) et lecteur(s), Ami(e)s, camarade(s) de route, en attendant la suite, nous vous envoyons du soleil, des couleurs et de la chaleur du Mexique.
A très bientôt!
Michel et Vincent
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